Urbanisme topiaire

Ou l’art de tailler le récit de la ville

Compte rendu critique du Livre : Deux capitales françaises : Saint-Pétersbourg et Washington, d’André Corboz.

Un titre déconcertant: « Deux capitales françaises : Saint-Pétersbourg et Washington» pour un petit livre d’une centaine de pages, vite consumées. L’auteur, André Corboz, semble avoir usé de toutes les astuces pour engager le lecteur. Ce qu’il professe : un retour sur l’origine de deux villes planifiées, Saint-Pétersbourg, par l’architecte Jean-Baptiste Alexandre Le Blond, et Washington, par Pierre-Charles L’Enfant. L’inspiration des parcs et des jardins pour « distribuer » les villes ne serait pas unique à Ebenezer Howard et à ses cités-jardins de la fin du XIXe siècle. Deux architectes français du XVIIIe siècle auraient, eux aussi et de façon tout aussi innovante, utilisé cet emprunt à la nature pour la planification de deux capitales; mais curieusement sans recevoir la même appréciation. Cause probable, le projet de 1717 de Le Blond n’a jamais vu le jour, et le plan de 1791 de L’Enfant fut réduit à une imitation de Versailles.

Ces villes « françaises » sont interrogées par un Suisse. Né en 1928, André Corboz s’improvise une carrière, guidée par la curiosité et la poésie. On ne s’étonnera pas qu’il passe d’études de droit à l’occupation de la chaire d’histoire de l’urbanisme à l’École polytechnique fédérale de Zurich. Un itinéraire qu’il définit lui-même de « sans dessein » : le grand éventail des sujets et des genres qui l’interpelle en témoigne[1]. Tous les sujets de recherche sont permis – que ce soit l’architecture, la ville, la peinture, d’une époque reculée ou récente – puisqu’il se spécialise dans les méthodes de questionnement des mémoires. Nomade intellectuel, ses champs d’intérêt et son parcours professionnel constituent une « nébuleuse en expansion », sans frontières ni territoire.

Dans ce présent ouvrage, publié en 2003, il met en lumière deux architectes et leur projet : Le Blond, architecte français, engagé par le tsar de Russie, Pierre le Grand, qui lui impose sa vision d’un paradis culturel pour sa nouvelle capitale; et L’Enfant, ingénieur franco-américain, qui en collaborant avec Thomas Jefferson et Georges Washington met en forme un symbole urbain de la nouvelle démocratie. L’auteur déchiffre les plans pour retracer les intentions des architectes, et met en relation des morceaux de publications, des tendances et des acteurs de l’époque, dans le but de révéler un rapport entre la nature, sous forme de jardin, de parc, ou de foret de chasse, et la ville.

Le récit parcoure la thématique de l’importation et de l’implantation de paradigmes dans la disposition d’une ville planifiée, forte d’une symbolique et d’une identité propre, par des architectes étrangers à la culture du pays, et déposée sur un terrain jusqu’alors hostile – un marécage pour l’un, des collines boisées pour l’autre – tout en tenant compte de la topographie.

L’intention

Compte tenu de la particularité historique de ces plans, l’auteur se désole qu’ils ne fussent pas l’objet de recherches plus approfondies. Le plan de Washington a été traité longuement mais de façon maladroite, et le projet de Le Blond, qui représente, selon l’auteur, un moment décisif dans l’évolution des conceptions urbaines, fut tout simplement ignoré. Le rôle des deux architectes fut fugace et leur talent incompris, même à l’époque. Pourtant, ils auraient été au fait du jour dans leur inspiration. En mettant à la lumière du jour la genèse de ces deux capitales, Corboz veut apporter une nouvelle perspective et nous révéler le caractère innovant de leur plan.

Sans le spécifier ouvertement, l’auteur tente d’établir, au moyen d’une étude comparative, des rapprochements entre ces deux villes pourtant séparées par deux continents, deux époques, et des systèmes politiques aux antipodes : la monarchie absolue du « tsar-soleil » qui tient sa capitale à l’œil et au geste, et une démocratie émergente dans la nouvelle république des États-Unis. Au départ, un point commun, qui a sans doute justifier le choix de ces deux cas d’étude : le fait qu’ils aient été conçus par des Français et une référence aux jardins. Bien que l’auteur s’éloigne de la présomption facile de reproduction du jardin de Versailles, la nature, taillée par la main de l’homme, reste au premier plan; mais la façon dont elle est traduite dans les tracés de la ville est quant à elle originale. On serait en présence d’une nouvelle interprétation de la tradition des jardins français. Dans les deux cas, l’idée de la nature n’est pas une donnée sacrée, mais permet de repenser la ville.

L’approche

L’auteur est l’initiateur de la notion de palimpseste appliquée à l’étude des villes : une succession des strates d’aménagement spatial conserverait les traces des temps disparus dans l’épaisseur du terrain. Il applique ce concept à sa recherche historique, revisitant d’anciens documents d’urbanisme délaissés, qui ont accumulé les poussières et les interprétations au fil du temps. Comme un archéologue, il leur apporte une considération attentive, et reconstitue les faits entourant l’objet. Il navigue entre les structures construites et leurs représentations symboliques dans des média variés.

Historien autodidacte dépourvu de préjugés académiques, Corboz se présente comme un journaliste qui restitue les faits dans leur contexte historique et social, sans jugement a priori, mettant en valeur le témoignage recueilli. Loin de l’historien académique donc, celui qui « efface la parole du témoin et lui substitue la sienne, un discours savant qui prétend, au nom de la raison, mieux rendre compte de l’expérience que le récit du témoin lui-même »[2]. Malgré la présence de mémoires écrites par Le Blond et de correspondances bien conservées pour L’Enfant, Corboz préfère consulter le plan : un document écrit comme le serait un texte, aussi bavard, mais trop peu interrogé.

La démarche

Son récit est raconté sans dorure. Sa prose est limpide et « dépourvue de coquetterie discursive », tel que le décrit Bruno Queysanne dans sa préface. Au lieu d’un discours historique, l’ouvrage de Corboz se présente comme l’histoire d’une enquête. Par son accessibilité, le récit s’adresse au néophyte comme à l’expert. Une brève introduction et conclusion clôture la démonstration. Les deux villes sont racontées en parallèle, sans faire suite l’une à l’autre. Le lecteur est libre de se balader à travers les chapitres : ceux-ci, coiffés d’un chiffre romain, englobe chacun une idée. Des images et des couleurs viennent illustrer les indices révélés au plan.

Il débute son analyse en exposant le contexte et les spécificités du site, les acteurs mis en scène, la fiabilité du plan. Il enchaine avec une synthèse des interprétations amenées par les différents chercheurs qui se sont penchés sur l’objet d’étude. À partir du quatrième chapitre, il repère les aspects énigmatiques du plan: l’irrégularité des trames pour Washington, la disposition des bâtiments autour des parcs pour Saint-Pétersbourg. Il scrute le contexte social dans le but de trouver un enchainement. Il se tourne vers les concours universitaires, les cartes de chasse du roi, les publications de l’époque, tâtonnant des sujets extérieurs à l’urbanisme et à l’architecture. Un traité d’art topiaire[3] intitulé : « La théorie et la pratique du jardinage », dont Le Blond aurait été l’auteur; des thèses de l’abbé Laugier rendues publiques à partir de 1753 et promulguant la pratique de l’irrégularité dans la planification urbaine, que L’Enfant aurait pu connaitre. Il revalide Versailles comme référence, mais cette fois prône une interprétation de la tradition des jardins français plutôt qu’un mimétisme.

Il retourne au plan et s’intéresse cette fois aux ilots. Une composition de la ville par compartiment, adoptée par les deux architectes, en expliquerait la morphologie. Que ce soit imposé par le pouvoir central ou fait librement, le phénomène de spatialisation par regroupement social (ethnie, religion ou métier) est une pratique qui remonte à la Rome antique. Pour Washington, c’était les ressortissants d’un même état qui devaient habiter ensemble. Pour la capitale russe, une population composée des différentes ethnies du territoire nécessitait une ghettoïsation. Une fois de plus, l’art du jardinage se trouve au cœur de la disposition de la ville : on regroupe les différentes populations en lot, comme on classe les plantes en parterre.

La matérialisation du pouvoir politique en formes urbaines occupe un chapitre. L’astre solaire et le cosmos se retrouve tant dans la démocratie que dans la monarchie. Les avenues radiales émanant de chacun des pouvoirs du gouvernement de la république pour Washington, et pour le « tsar-soleil », un plan-forteresse en forme d’ellipse et des canaux en croix prenant leur source au centre du palais royal. Le quartier royal, en son plan carré cantonné de quatre clochers d’église, auraient un fondement qui remonte jusque dans la culture moghole.

La critique

L’auteur respecte la forme accessible du discours du début à la fin. Sa narration est fluide, car non figée dans un académisme classique; succinct, puisqu’il ne se perd pas dans des réflexions secondaires. Il est facile de suivre l’auteur tout au long de son résonnement : les biographies sont sommaires, les énumérations condensées; les idées ne s’empêtrent pas dans les formalités du discours scientifique. L’histoire est autant un voyage qu’une arrivée, une approche qu’un résultat[4].

Un paragraphe en page 70 résume la leçon maîtresse de l’œuvre entière. L’auteur explique sa méthode et son approche de la façon suivante: « […] il ne suffit pas d’identifier un antécédent pour en conclure qu’il constitue un précédent ». Il est commode de lier une proposition à une autre en se basant sur la proximité des événements dans le temps, sans pousser plus loin la recherche d’évidences solides. L’auteur ne tombe pas dans le piège de la preuve par présomption : une opinion fondée seulement sur des indices, des apparences. En reprenant les termes de Bronislaw Baczko, il nous prévient de ne pas confondre « isomorphisme » et « influence » : deux structures, deux formes indépendantes peuvent s’apparenter car elles résultent d’un même type de relations combinatoires; et non par la réaction de l’une à un phénomène voisin. Par exemple, André Le Nôtre, mort en 1700, aurait été en contact avec l’un des architectes (Le Blond) et servit de modèle à l’autre (L’Enfant), qui vécut à Versailles. Mais Corboz ne s’arrête pas à cette évidence pour établir un lien:

Le parallèle entre Washington et Versailles résulte d’une analyse purement formaliste suivie d’une association libre au sens de la psychanalyse : il en reste en effet à en expliquer la raison.

Une corrélation tout à fait surprenante surgit de cette manière pour Saint-Pétersbourg : la mise en parallèle de la répartition rationnelle des activités et d’un traité de police de 1710. En plaçant les bâtiments considérés comme sources d’épidémie – hôpital, abattoir, cimetière – hors de l’enceinte de la ville, Le Blond aurait appliqué à son plan les principes de l’hygiénisme, 50 ans avant son temps. Corboz peut ainsi porter haut et fort le caractère innovant du projet.

La variété des sources consultées apporte des trouvailles inattendues. Bien qu’il soit difficile de proclamer une certitude entre les liens, l’agencement harmonieux des faits apporte une crédibilité et une gratification intellectuelle, une synchronicité[5], que peuvent apprécier le lecteur comme le chercheur. L’auteur emprunte la méthode décrite par Foucault : le chercheur déconstruit son matériel à son gré, et procède à une reconstruction en vue de répondre à son questionnement. Son approche renforce les significations, ouvre des portes, libère la pensée. Elle permet un voyage en dehors du cadre de l’étiquette « versaillaises » trop facilement attribuable. L’imagination du chercheur est constamment interpelée pour rechercher des combinaisons, sans déverser dans la fiction. La narration doit rester crédible. Une description de son interprétation de la forme du quartier royal du tsar en est l’exemple:

On comprend alors que les axes des canaux centrés sur le palais, les diagonales et les quatre piliers ne constituent rien de moins qu’un cosmogramme, répondant aux ambitions de Pierre le Grand. Dans ces conditions, ce schéma revêtait une signification bien plus forte que ne l’aurait fait une perspective à la versaillaise ouverte sur la Baltique.

Conclusion

Avec son ouvrage, l’auteur nous prouve que les villes planifiées des siècles passés possèdent la même complexité que celles d’aujourd’hui, si l’on s’efforce de creuser la signification au-delà de la couche superficielle. Ces « cités-jardins » méritent donc leur place dans le discours moderne des méthodes de penser la ville nouvelle. Les recherches historiques de Corboz parcourent des thèmes variés, qui vont bien au-delà des jardins : l’astronomie, l’hygiène, le fonctionnalisme, la politique; il crée des relations avec des sujets hors du commun : l’art islamique, la nature ludique, et même les forces de l’ordre…

Comme un jardinier, l’auteur présente une attirance pour l’ordre, les grands axes entre les idées, la réorganisation et l’agencement d’espèces similaires. Une légère irrégularité dans la disposition du récit est prévue pour éviter la monotonie et nous réserver des surprises au bout de chacune des avenues, des convergences imprévues.


[1] Voir la préface de Sébastien Marot dans Corboz, A. (2001). Le territoire comme palimpseste et autres essais. Besançon, Éditions de l’Imprimeur.

[2] Fourquet, F. (2004) dans Murard, L., et al. La naissance des villes nouvelles : anatomie d’une décision, 1961-1969. Paris, Presses de l’École nationale des ponts et chaussées, p.21.

[3] Se dit de l’art de tailler les arbres et les arbustes pour obtenir des formes variées, géométriques ou autres (Encyclopédie Larousse).

[4] Wang, D. (2002) « Interpretive-historical research », dans Groat, L. N. dir., Architectural research methods. New York, J. Wiley & Sons, p. 135-171.

[5] Synchronicité : le moment ou une sommes d’idées ou de pensées s’unissent pour former une explication; lorsqu’un lien s’établit entre les faits et que la lumière jaillit. Voir Cellard, A. (1997) « L’analyse documentaire », dans Poupart, J. et al. La recherche qualitative : enjeux épistémologiques et méthodologiques.  Boucherville, Gaétan Morin éditeur, p.261.

 

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